Fragments sur David Bowie

Je suis devenue une fan de David Bowie la seconde où j'ai vu la vidéo de Ashes to Ashes au tout début des années 1980. Pas une fan finie, comme je le suis de Japan et David Sylvian, mais certainement une amoureuse de son univers. J'avais neuf ans. Je n'avais pas d'argent et je n'ai pas possédé de ses albums avant la fin des années 1980, mais si une vidéo passait à la télé, si une chanson passait à la radio, si un article apparaissait quelque part, j'y courrais. 

Ashes to Ashes fut grand choc, un réveil pour moi. Quelqu'un, quelque part avait une imagination aussi noire, morbide et dérangée que la mienne. Quelqu'un, quelque part avait compris que les vrais extra-terrestres ne viennent pas de l'espace, ils sont en nous. Quelqu'un, quelque part pouvait se déguiser pour sortir dehors et personne ne le renvoyait dans sa chambre en hurlant. En plus, la musique était bonne.

J'ai donc entendu, et écouté, Ashes to Ashes bien avant Space Oddity dont c'était la suite. J'ai donc toujours su que "Major Tom's a junky". Tout cela me paraissait bien évident. Ce fait inaugurerait mon expérience de Bowie à l'envers de tout le monde. J'ai très souvent su "le punch" avant d'entendre la blague.

Quelques années plus tard, je pense en 1983, j'ai rencontré David Bowie. Rien de bien glorieux. J'étais à la tabagie J. E. Giguère près de l'hôtel de ville de Québec dans le Vieux. J'avais échappé à mes parents, ce que je faisais souvent, en sautant dans "la bus" #7 pour aller dans le Vieux Québec, acheter des livres chez Pantoute et chez Garneau (d'abord dans le local de la Boutique de Noël puis dans le même local où se trouve Simons aujourd'hui). Je ne me souviens pas ce que j'allais acheter chez Giguère cette fois-là, mais Bowie y était, à acheter des cigarettes, grand, blond décoloré, dans un habit de ski bleu pâle. Il commandait en français. J'ai dis "Bonjour, Monsieur Bowie." Il m'a répondu "Bonjour" avec un grand sourire et ce fut tout. J'ai appris subséquemment qu'il était venu à Québec pour faire du ski, incognito, au mont Sainte-Anne.* Je l'avais trouvé charmant. Bien sûr, je ne savais pas que Bowie à l'époque avait l'habitude de coucher avec ses fans de mon âge, 12 à 15 ans. Il cessa de le faire dans les années 1990, en grande partie parce que Iman son épouse l'a remis dans le droit chemin dans tous les sens du terme, mais à l'époque, j'avais sans le savoir le profil de ses victimes.

J'ai vu David Bowie une seule fois en spectacle. J'ai failli le voir pendant la tournée Glass Spider en 1987. J'avais même des billets pour le spectacle à Montréal, mais je n'ai pu y aller par faute que mes parents n'ont pas voulu. Les raisons qu'ils m'ont données alors étaient diverses, parce que cela ne se fait pas d'y aller toute seule, parce que c'est de la musique violente**, parce que je n'avais pas demandé la permission avant d'acheter le billet (vrai), etc, mais dans les faits, c'est parce que je n'avais pas trouvé de moyen d'y aller sans le dire à mes parents que je n'y suis pas allée.*** J'ai donc vu David Bowie en spectacle pour la seule et unique fois pendant la tournée Outside en 1995, lors mon année d'étude à Paris. J'avais obtenu des billets à un prix extrêmement réduit (195 francs) de quelqu'un qui ne pouvait y aller. **** Sans surprise, le spectacle fut extraordinaire. Parfait. Époustouflant. J'en rêve encore. D'autant plus que 1.Outside était et est toujours mon album préféré. Le tout était d'une précision, d'un professionnalisme et d'un onirisme ahurissant. Il me pèse de ne pas l'avoir vu autrement qu'en vidéo depuis. J'ai d'ailleurs vu l'enregistrement de la tournée Glass Spider à la télé pas trop longtemps après mon retour définitif à Montréal. Encore à l'envers.

Au cours des années, j'ai toujours suivi David Bowie, en achetant presque tous les albums après 1.Outside, et un nombre d'avant*****. Mon album préféré reste 1.Outside, même si peu de gens ne l'écoutent, même si c'est vrai que Low et Diamond Dogs sont les meilleurs musicalement, même si Hours pousse l'inversion des genres musicaux plus loin encore. Bien sûr, ses performances au cinéma, surtout dans Merry Christmas Mister Lawrence (avec Ryuichi Sakamoto, boy o boy!), Labyrinth et Basquiat, m'ont bouleversée. Bien sûr, son art n'a jamais cessé de me jeter à terre. Mon amour pour son art et pour le personnage de David Bowie (qu'il a toujours distingué de David Jones) n'a fait que grandir. Jusqu'au 10 janvier dernier.

J'avais pré-commandé Blackstar sur iTunes et il était apparu sur mon ordinateur le 8 janvier, à l'anniversaire de Bowie. J'avais regardé les deux vidéos, la chanson éponyme et Lazarus, et déduit que Bowie explorait sa mortalité. J'avais réservé la journée du 10 janvier pour écouter l'album au complet, seule chez-moi pendant que Mamou était au travail et le Chaton à l'école. Mais le 10 janvier, j'apprend que Bowie est mort. Nous savons maintenant que Bowie a préparé son départ dans tous les détails depuis janvier 2015. Sachant qu'il allait mourir, il a construit un album explorant ce qui arrive à un artiste après la mort, le culte de personnalité, l'inflation dans les hommages, l'effacement de l'homme derrière l'oeuvre... Puis il a fêté son 69e anniversaire. Puis il est mort, de sa propre main selon les rumeurs, avant que la maladie ne le fasse. Il a contrôlé ses personnages depuis la création de la The Society for the Prevention of Cruelty to Long-haired Men à l'âge de 17 ans jusqu'à la fin. Mais comme pour tout le reste, j'en ai fait l'expérience à l'envers. J'ai entendu son message d'adieu après son départ, faisant de Blackstar son testament.

Et je m'en ennuie déjà.



*J'ai rencontré Sting dans des circonstances presque identiques. Il était à Québec à faire des démos pour ce qui deviendrait Synchronicity. Toujours chez Giguère, mon "Bonjour, Monsieur Sting" m'a valu un gros grognement. C'est tout.

** Mais, mes parents m'avait donnée la permission en 1984 d'aller voir Billy Idol au Colisée. Avec The Church en première partie. Cherchez l'erreur.

*** J'avais pourtant été passée maître à cette tactique. Mon plus grand exploit, partir à Montréal toute seule en bus pour aller voir Nena Hagen aux Foufounes électriques à 15 ans et revenir à temps pour partir à l'école le lendemain. Ils ne s'en sont jamais rendu compte et je leur ai appris dans la vingtaine.

**** Ironiquement, je suis aussi allée voir Sting à Paris dans des circonstances quasi identiques. Et le spectacle fut d'une platitude indescriptible. Nathalie Merchant qui faisait la première partie a tout simplement volé le show!

***** Ceux de Sting aussi, mais j'ai arrêté après Mercury Falling, parce que ce n'était plus intéressant. J'ai tous les disques de David Sylvian, cependant, tous sans exception.


Propositions de conférences (non encore écrites)

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